Strates (2020 – en cours)

Photographie numérique prise à l’École Supérieure d’Art et de Design de Grenoble-Valence (ESAD-GV) en 2021 lors d’une dépose de pochoirs.

Pour la première fois à Grenoble, une enquête scientifique est mise au service de recherches artistiques portant sur l’approche sensible de l’atmosphère.

C’est à l’occasion d’une conférence que j’ai donnée lors des “Journées Humanités Environnementales 2019“ au Magasin des Horizons, CNAC de Grenoble, qu’une équipe de chercheurs repère mon travail de pochoirs. Olivier Labussière, Géographe chercheur au CNRS du Laboratoire Pacte, me propose alors une collaboration.C’est ainsi qu’est né le projet “Strates“ en 2020.

Un groupe de sept chercheurs[1] m’accompagnera donc sur toute la durée du projet de 2020 à 2023 et, ensemble, nous allons parcourir et cartographier la strate géologique contemporaine de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et peut-être même au-delà. L’idée relater nos parcours par une cartographie précise est apparue comme la solution la plus adaptée en ce sens qu’elle permet de conserver la trace des lieux de passage induits par notre protocole de travail.

Pour mieux comprendre la démarche mise en œuvre, il s’agira dans un premier temps de déposer dans le paysage un pochoir composé d’une plaque de Fermacell de 1m2 et d’une image numérique d’une empreinte de main à l’échelle imprimée sur sticker vinylique. Pour l’image, j’ai choisi de réactiver et d’actualiser la pratique ancestrale de la main négative en la numérisant et en la pixellisant. Le choix du site de départ, lui, sera simplement situé dans la MétropoleMontagne Grenobloise. Au cours du temps de formation de l’image sur le support, des captations vidéos seront effectuées pour saisir la durée de l’image en formation. Des prises de vues plus larges, avec des changements d’échelles pour rendre compte des interactions avec les territoires, seront aussi réalisées. Quinze jours à trois semaines plus tard, je donnerai le pochoir à étudier aux scientifiques. Ils débuteront ainsi une analyse spécifique des particules qui se seront déposées sur le support. À partir de chaque composé retrouvé, je vais pouvoir aller à l’origine de ce dernier et remonter jusqu’à son lieu d’émission. Je déposerai alors un nouveau pochoir dans chacun des lieux identifiés, de la même manière que le premier mais à l’image de ces nouveaux lieux, en avançant dans le paysage et ainsi de suite. J’arrêterai le protocole lorsque la totalité des œuvres du projet auront été déposées. J’ai fait le choix de débuter l’expérience dans le centre de Grenoble et de progresser jusqu’aux trois grands massifs alentour (La Chartreuse, Belledonne et le Vercors). En revanche, je ne borne pas le parcours de manière ferme et définitive. J’ai déjà envisagé la possibilité de me déplacer au-delà si des particules proviennent d’autres contrées plus lointaines.

[1] Laure Brayer : Architecte, Edith Chezel : Géographe, Pierre-Olivier Garcia : Géologue, Hugues Merle : Écologue, Coralie Mounet : Géographe, Christophe Séraudie : Architecte et Yves Monnier : Artiste Plasticien.

Série de photographies numériques prises à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble (ENSAG) en 2021 lors des premiers essais.

Les résultats des études physico-chimiques des pochoirs permettront de circonscrire des types, je dirais même des familles, de particules, mais pas d’identifier leurs sources exactes. Une prospection à l’œil, par le biais du film, s’ajoutera donc aux analyses scientifiques. J’irai à la recherche des origines potentielles de chaque famille de particules élémentaires identifiées en explorant par le film les paysages : rejets de l’industrie / pratiques agricoles / modes de chauffage / moyens de transport / vie animale / pollens / lichens / incendies / lessivages (pluie) / etc. L’idée étant aussi de se faire l’œil au paysage que compose la strate. Déployer l’expérience du monde pour mieux appréhender son devenir, se rendre sensible à celui-ci et donc à notre propre futur. Pour “devenir avec ce qui nous arrive“ (pour citer la Professeur américaine Donna Harraway). “Et ouvrir par l’enquête artistique ces zones limitrophes, ces zones liminaires, ouvrir ces zones critiques, ouvrir des paysages critiques“ (pour citer l’artiste et chercheur Matthieu Dupperex). Chaque création sera unique puisque symboliquement matérialisée par son lieu d’émanation potentiel et les particules élémentaires qui le composent et le caractérisent. Un film rendant compte des différentes explorations sera aussi produit d’ici 2023. Grâce à ce dispositif, je désire rendre perceptible toute une série de nuances, affiner la perception des paysages et mettre le sensible au cœur de notre rapport contemporain au monde.

Photographie numérique du premier essai de pochoir de main négative révélée prise en 2021.

Toute l’originalité de ma démarche artistique réside dans le fait que chaque œuvre est produite avec des matériaux potentiellement propres à notre ère géologique : l’Anthropocène[2]. Ils sont issus de l’activité humaine et/ou non-humaine comme par exemple les particules élémentaires présentent dans l’air et dans l’eau. Je sélectionne mes supports dans des magasins de bricolage ou chez des fournisseurs du BTP : souvent des « similis ardoises » enrobés d’acrylique pour les petits formats ou des plaques de Fermacell pour les moyens et les grands formats. Mon but n’est pas de montrer une quelconque forme d’altération des paysages par la pollution – au sens écologique et engagé – mais bien de « déployer» la perception de notre environnement actuel. Qu’est-ce que cette « trace » mêlée d’activité humaine et de processus considérés comme « non-humains », retrouvée sur mes œuvres, dit de nous ? De notre époque? Altère-t-elle notre perception des images qu’elle incarne ?  L’idée est d’apprendre à se rendre sensible, se faire l’œil, percevoir l’infra, rendre perceptible toute une série de nuances, affiner la perception des paysages et mettre le sensible au cœur de notre rapport contemporain au monde.

[2] Terme signifiant littéralement « l’Ère de l’humain » qui a été popularisé à la fin du XX e siècle par le météorologue et chimiste de l’atmosphère Paul Josef Crutzen.

Série de photographies numériques prises à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble (ENSAG) en 2021 lors des premiers échanges avec l’équipe.

Pour plus d’informations veuillez consulter le site spécifique dédié à ce projet : Strates